Pourquoi l'obligation de l'hémisphère Sud? Parce que c'est là qui j'y ai vu la nuit. Parce que je ne connais toujours pas les allures du ciel sous la Croix du Sud. Parce que les mots, les souvenirs de l'aveugle au regard si doux. Parce qu'il avait connu aussi, lors de ses seules vacances en Afrique, cette montagne au-dessus de laquelle on disait qu'un géant fumait tellement la pipe que sa fumée recouvrait parfois la ville. Parce que, quand il parlait de cela, j'avais l'impression de voir son émerveillement d'alors illuminer ses yeux. Dans son mélange parfois fort drôle de franças et de wallon, il ne disait pas "Le Cap". Il disait "Kèèptoone" et que ça me semblait le bout du monde.Parce que peut-être, plus simplement, l'âge arrivant, on a sans doute l'envie de tenter de retrouver les pas de quelqu'un que l'on n'a pas connu mais sans qui on ne serait pas là.Parce que, la première fois que j'ai vu, sur un écran noir et blanc, scintiller la minuscule étoile Elise, je me suis demandé, dès la première seconde, comment j'allais bien lui expliquer que, s'il avait vécu, son grand-papa aurait eu plus de 102 ans le jour où elle allait venir. Et qu'il n'y aurait sans doute pas beaucoup de petites filles dans son cas. Et qu'on allait peut-être croire qu'elle disait des "bièsstrèyes". Parce que la mémoire n'est pas un droit, mais un devoir. Et que je suis le dernier dans ma famille à pouvoir lui transmettre la mémoire des miens.Nyota. En swhaili, ça veut dire l'étoile. Celle que l'on ne voit jamais ici, et certainement pas à Liège, cette ville d'où les étoiles sont absentes. L'homme qui avait cessé de voir disait toujours qu'il parlait plusieurs langues. Il connaissait le wallon de Liège, de Seraing, de Huy, de Namur, de Mons, de Charleroi. On se moquait de lui à l'époque en lui disant que ce n'était pas des langues. Il avait appris le swahili sur le tas. Il devait le parler "petit blanc". Mais j'ai toujours en tête quelques bribes de chansons dans cette langue. Quelques mots. Djambo bwana. Celui ne ne voyait plus mélangeait toutes les langues. Quand un chagin d'enfant me prenait, il me consolait en disant (l'orthographe est, ici, phonétique: "qué novèlle, mi p'ti fî, faut nin pleurer, hakuna matata". Hakuna matata, pas de problème, c'était peut-être sa devise.Je ne connais rien du swahili. C'est une langue étrange. Une sorte de sabir, de langue de commerce. On y retrouve beaucoup d'accents arabes. Je viens de découvrir que docteur se disait tatubi (toubib). Et "bleu", buluu... Une de ces langues finalement admirables, où l'on va un peu piocher ça et là, dans toutes les autres langues pour que chacun se comprenne. Ce qui ne fait qu'augmenter ma méfiance envers tous les puristes de la langue, de l'orthographe, de la prononciation. À peine adultes et déjà morts de leur peur de l'autre...Donc, Nyota, l'étoile. Parce que aussi, Elise est mon étoile bleue...