Seraing1

C'est l'hiver. Comme souvent, en Belgique, il pleut. La Meuse est fatiguée. Les digues maladroites qui la soutiennent finissent par cêder. La Meuse se l!bère. Violemment. On vient juste de fêter l'an neuf... Bonne Année... Ce sont les plus grandes inondations qu'elle connaîtra au siècle dernier. Même le Roi viendra se joindre à la tristesse du peuple. Le peuple a encore huit ans avant de se joindre à la tristesse de la Reine au bas d'un rocher de Marche-les-Dames. C'était terrible, dira mon père, on devait prendre des barques pour aller dans la rue. Il y avait de l'eau partout. Et elle montait. Et elle montait. On arrête bien le feu. Pas l'eau...
Cette catastrophe naturelle a-t-elle poussé le jeune homme à quitter la ville aux crassiers et aux grandes usines? Je l'ignore. Comme j'ignore quelle propagande pouvait inciter les gens d'alors à rejoindre la colonie. Oui, peut-être, il y avait aussi des mines, mais à ciel ouvert. C'était comme un Eldorado. Un ouvrier y était nettement mieux payé qu'au fond des bures. On y était logé et meublé aux frais de l'employeur. C'était tentant. Il y en avait même qui y faisaient fortune... Même si on ne disait pas aux ouvriers que ces gens étaient déjà fortunés au départ.
Petit problème: à cet époque, il fallait s'engager pour un "terme" de trois ans sans congés, mais surtout sans femmes. Elles ne pouvaient accompagner leur mari durant ce premier long voyage. Elles ne pouvaient pas voter non plus, du reste.
Le 11 juillet 1926, probablement sur la table de la cuisine (si cuisine il y avait), une jeune dame met un enfant au monde. C'est une petite fille, elle s'appellera donc Hélène, comme sa grand-mère paternelle ainsi que le veut la tradition. C'est la première des trois enfants qu'aura mon père (sans compter, j'imagine, les inconnus qui durent parsemer ses trente années de célibat africain). Je ne l'ai jamais connue. Je lui avais écrit au début des années 1990, je n'ai jamais reçu de réponse. Elle vivait pourtant toujours.
Fin 1926. Alors qu'il n'est jamais allé plus loin que Namur, le jeune homme se rend à Anvers. Il est accompagné de ses parents, de sa femme, de sa petite fille. Ils passent la dernière nuit à l'hôtel. Son père est ivre, comme d'habitude. Ce n'est pas qu'il confonde l'évier avec les toilettes: il n'a jamais vu de toilettes de sa vie. De toute manière, sa femme est là pour réparer ses errances.
Le bateau attend les passagers. Je n'ai jamais eu de détails sur le départ. Il devait faire froid, brumeux et pluvieux. La vieille dame, la grosse Flamande a dû pleurer. Le jeune homme était son enfant préféré. Le vieux père alcoolique devait se demander où se trouvait l'estaminet le plus proche. La toute petite Hélène devait dormir.
Puis il y eut un grand bruit sourd de sirène...