NYOTA

22 août 2006

AVANT-PROPOS

Un jour de l'an 1926, un jeune homme de vingt-cinq ans se retrouve sur les quais du port d'Anvers. Il est né à Seraing. Le 4 juillet 1901. Il a grandi dans les corons. À douze ans, il quitte déjà l'école. Son destin, comme celui de son père, était de connaître la mine. Il la connut. À dix-huit ans, il fit son premier grand voyage qui devait le conduire sur les hauteurs de Namur pour y faire son service militaire. En 1926, cet homme qui parle plus le wallon que le français, se retrouve donc sur un quai du port d'Anvers. On imagine qu'il fait froid. Brumeux. Avec lui, son père, sa mère, sa femme et une petite fille qui marche à peine. Cet homme qui n'a jamais voyagé plus loin que la Sambre s'embarque pour une terre inconnue que l'on devait sans doute présenter comme un ixième Eldorado. Il part pour le Congo. Il part seul, à l'époque, pour leur premier voyage, les hommes n'avaient pas le droit de prendre femme et enfants avec eux.Que connaît-il de ce pays? Rien, sinon , sans doute, des appâts d'Epinal...Il part. Il ne reviendra que trente-trois ans plus tard. Sans silicose, mais aveugle et sans grande fortune.Cet homme mourra le 7 avril 1971. Je l'aurai donc connu moins de quatorze ans. Pas assez longtemps pour l'appeler autrement que "papa".À la fin de l'année 2005, Yves Namur me téléphona un samedi après-midi. Il m'annonçait que le jury de la Fondation Spes venait de m'accorder une bourse me permettant de réaliser mon projet. Quand j'ai raccroché, Elise qui était alors, du haut de ses vingt-huit mois, sur mes genoux m'a demandé "Papa, pourquoi tu pleures?". Allez expliquer à une enfant que l'on pleure parce que on est content...

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MON PROJET

En septembre 2006, il y aura tout juste quatre-vingts ans qu'un jeune homme se trouvait sur un quai du port d'Anvers. En septembre 2006, je ne serai plus un jeune homme depuis longtemps. Je suis né à Likasi (plus précisément Panda), appelé alors Jadotville, le huit juillet 1957. La cécité subite de mon père a contraint la famille de revenir moins de deux ans plus tard. Je n'ai aucun souvenir de l'endroit où je suis né. Quelques très rares photos, sans plus. Ç'est une pièce manquante de ma vie qui m'a toujours obsédé. Lorsque je suis dans le jardin minuscule de Liège où j'abite, hélas, je prends souvent Elise sur mes épaules pour lui montrer l'Hôpital de la Citadelle où elle a vu le jour. Elle pourrait presque le toucher du doigt, comme on touche souvent la lune lorsque l'on est enfant. Et toi, papa, t'es né plus loin que l'horizon?Cela fait des années, des années, et encore plus de saisons que j'ai envie de prendre un cargo et de refaire le chemin qui mène d'Anvers à Matadi. De tenter de me mettre dans la peau de ce jeune homme sans guère d'instruction qui partit un jour loin, très loin, et sans doute seul, très seul, dans un pays qu'il ne connaissait pas.Très vite, j'ai dû modifier mon itinéraire. Matadi, où je voulais accoster, n'étant guère joignable. Quant à rejoindre Likasi, cela relevait de la folie. On parle aujourd'hui de plus de quatre millions de morts en quelques années dans l'ancienne colonie belge. Enfin, quand on en parle... Je me demande, bien souvent combien, de millions de disparus il faudra atteindre pour que la presse occidentale suggère qu'il y a, là-bas, un "petit" problème.J'aurais pu m'arrêter à Dakar. Mais il était impératif de passer l'Equateur...

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NYOTA

Pourquoi l'obligation de l'hémisphère Sud? Parce que c'est là qui j'y ai vu la nuit. Parce que je ne connais toujours pas les allures du ciel sous la Croix du Sud. Parce que les mots, les souvenirs de l'aveugle au regard si doux. Parce qu'il avait connu aussi, lors de ses seules vacances en Afrique, cette montagne au-dessus de laquelle on disait qu'un géant fumait tellement la pipe que sa fumée recouvrait parfois la ville. Parce que, quand il parlait de cela, j'avais l'impression de voir son émerveillement d'alors illuminer ses yeux. Dans son mélange parfois fort drôle de franças et de wallon, il ne disait pas "Le Cap". Il disait "Kèèptoone" et que ça me semblait le bout du monde.Parce que peut-être, plus simplement, l'âge arrivant, on a sans doute l'envie de tenter de retrouver les pas de quelqu'un que l'on n'a pas connu mais sans qui on ne serait pas là.Parce que, la première fois que j'ai vu, sur un écran noir et blanc, scintiller la minuscule étoile Elise, je me suis demandé, dès la première seconde, comment j'allais bien lui expliquer que, s'il avait vécu, son grand-papa aurait eu plus de 102 ans le jour où elle allait venir. Et qu'il n'y aurait sans doute pas beaucoup de petites filles dans son cas. Et qu'on allait peut-être croire qu'elle disait des "bièsstrèyes". Parce que la mémoire n'est pas un droit, mais un devoir. Et que je suis le dernier dans ma famille à pouvoir lui transmettre la mémoire des miens.Nyota. En swhaili, ça veut dire l'étoile. Celle que l'on ne voit jamais ici, et certainement pas à Liège, cette ville d'où les étoiles sont absentes. L'homme qui avait cessé de voir disait toujours qu'il parlait plusieurs langues. Il connaissait le wallon de Liège, de Seraing, de Huy, de Namur, de Mons, de Charleroi. On se moquait de lui à l'époque en lui disant que ce n'était pas des langues. Il avait appris le swahili sur le tas. Il devait le parler "petit blanc". Mais j'ai toujours en tête quelques bribes de chansons dans cette langue. Quelques mots. Djambo bwana. Celui ne ne voyait plus mélangeait toutes les langues. Quand un chagin d'enfant me prenait, il me consolait en disant (l'orthographe est, ici, phonétique: "qué novèlle, mi p'ti fî, faut nin pleurer, hakuna matata". Hakuna matata, pas de problème, c'était peut-être sa devise.Je ne connais rien du swahili. C'est une langue étrange. Une sorte de sabir, de langue de commerce. On y retrouve beaucoup d'accents arabes. Je viens de découvrir que docteur se disait tatubi (toubib). Et "bleu", buluu... Une de ces langues finalement admirables, où l'on va un peu piocher ça et là, dans toutes les autres langues pour que chacun se comprenne. Ce qui ne fait qu'augmenter ma méfiance envers tous les puristes de la langue, de l'orthographe, de la prononciation. À peine adultes et déjà morts de leur peur de l'autre...Donc, Nyota, l'étoile. Parce que aussi, Elise est mon étoile bleue...

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NYOTA 2

Donc, à partir du 19 septembre, quatre-vingts ans après l'homme qui ne m'a presque jamais vu, je prendrai le bateau pour refaire un peu de sa vie, de son itinéraire. Pour, peut-être, me retrouver. Je ne sais pas. Je ne suis pas un grand voyageur. L'idée même du voyage me semble souvent pesante. Enfant, dans l'immense jardin condruzien où je passais le plus sombre de mon temps, il me suffisait d'une branche morte pour explorer les plus inconnues de toutes les amazonies. Je n'ai guère changé.Si, parmi les visiteurs du hasard, certains connaissent rien qu'un peu l'Afrique du Sud, qu'ils n'hésitent pas à me glisser l'un ou l'autre conseil...

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30 août 2006

Des hasards

thysville

Ce voyage est, pour moi, un vieux rêve. Il approche à grands flots. J'ai un peu de mal à réaliser que dans trois semaines, je serai sur les vagues. Pour trois semaines d'ailleurs. Il y a trois mois, j'ai annoncé à ma petite fille que j'allais bientôt partir sur un bateau. Ah oui, me répondit-elle, alors tu vas voir le Capitaine Haddock et Tintin? Je ne sais pas à quoi ressemblera le Capitaine, je sais seulement que je n'ai rien de Tintin.
J'ai fait des recherches concernant le voyage de mon père. Je me souvenais qu'il était parti au début de l'automne sur un bateau appelé le "Thysville". Voici quelques jours, en gouguelant Thysville, je fus renvoyé sur un site consacré à Hergé! Je n'ai jamais été un grand lecteur de Tintin pour la seule raison que ma mère trouvait ces aventures ridicules et qu'elle refusait de m'en acheter les albums. Sur le site, j'ai appris que c'est sur le Thysville que Tintin embarquait pour son voyage au Congo! J'ai repensé à la remarque d'Elise. Peut-être son grand-père était-il une espèce de Tintin...
C'est un premier hasard.
Il y a quelques temps, une aimable employée des archives de la Compagnie Maritime Belge, Madame Riet De Block, m'avait envoyé les dates des voyages du Thysville en 1926. Mon père ne put donc partir qu'un treize novembre ou un dix-huit septembre. Cette dernière date étant, à vingt-quatre heures près, celle de mon départ.
C'est un deuxième hasard.
Je ne dis pas second, car je pressens qu'il y en aura d'autres...

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01 septembre 2006

Le bateau de Tintin

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Le bateau de Tintin est né en 1922 dans les chantiers John Cockerill de Hoboken. Il mesurait 140 mètres de long pour 18 de large et filait 14 noeuds, soit plus ou moins 26 kilomètres heures. Plus lent donc que Lance Armstrong dans le Ventoux. Il transportait un peu plus de 300 personnes. Curieusement, les passagers de première classe étaient plus nombreux que les secondes. Il mettait à peu près six semaines pour faire l'aller-retour Anvers-Matadi. Voici ce que l'on y mangeait:

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Le bateau que je vais prendre s'appelle le "Grey Fox". Le Renard Gris (je traduis, John, seulement à l'intention des Wallons qui, comme on le sait ne sont pas intellectuellement aptes à apprendre les langues étrangères). Il est né en 1997 et mesure 192 mètres de long pour 26 de large. Il file 17,5 noeuds. Soit 32,5 km/h. Et donc toujours plus lent qu'un cycliste après une nuit d'ivresse, ce qui n'est guère conseillé en cas de nécrose de la hanche.

L'air de rien, cela représente tout de même 780 kilomètres par jour. De quoi voir avancer vers soi tous les climats de la terre, à l'exception des polaires.

Outre les membres d'équipage, le bateau transporte trois passagers répartis dans deux cabines. Inutile de préciser que j'ai choisi la cabine individuelle. De quoi rendre cette traversée plus monastique encore. Et puis, il faut bien assumer son asexualité.

Il n'y a pas de cartes de menus, mais cinq repas et collations sont prévus dans la journée.

Hakuna matata

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02 septembre 2006

Premières traces

archivesJO1

Cette lettre naïve à l'écriture maladroite est datée, au verso, du premier janvier 1910. C'est le plus ancien document manuscrit que je possède de mon père. En lisant ses voeux de l''an neuf qu'il présente à sa marraine, plusieurs choses me frappent. Ce sont, tout d'abord, des voeux qui lui sont dictés. Un enfant ne parle pas comme cela. Puis, mon père parlait plus souvent le wallon que le français. L'orthographe singulière de la lettre me frappe aussi, sans me choquer. Mon père a cessé l'école à l'âge de douze ans. Ce qui m'amuse, c'est que cette petite missive tord le cou au cliché qui veut que "jadis, on ne faisait pas de fautes d'orthographe". Idée bien ancrée dans la tête des gens alors que de nombreuses études ont prouvé le contraire. Quand il graphie cette lettre, le petit garçon a neuf ans et demi. Le plus étonnant, c'est que le petit garçon parle du bon Dieu. C'est un paradoxe qui m'a toujours étonné dans le milieu profondément anti-clérical des mineurs serésiens: leur haine de l'Eglise allait souvent de pair avec une certaine vénération mi-religieuse, mi-superstitieuse. Ainsi, à douze ans, le petit garçon, comme son frère aîné, a-t-il fait sa Grande communion. À l'église donc. À genoux devant cet homme en robe noire que sa famille, son quartier, ses camardes détestaient. C'était une fête importante. Le lendemain, il fallait se lever très tôt. Il faisait encore nuit. La mère avait préparé le "briquet". Tous les enfants du quartier savaient ce que signifiat ce mot: le lendemain de la fête, c'était la première fois qu'ils rejoindraient leur père à la mine. À l'époque, on y travaillait encore six jours sur sept. Ils savaient qu'ils ne feraient plus la lumière du soleil que certains dimanches d'été.
Alors, cette communion avec un Dieu auquel ils ne croyaient guère, les enfants d'alors. Cette communion come un rite de passage. Demain, ils seraient des gueules noires.

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03 septembre 2006

Une enfance éphémère

L'enfant a douze ans. Il ne va plus à l'école. Son écriture sera toujours malhabile. Ses lectures fort rares. Il lira malgré tout Fenimore Cooper et Eugène Sue. Ainsi que Zola. Plus tard, j'avais peut-être dix ans, il voudra que je lise Germinal. Ma mère n'était pas d'accord. C'était un livre trop dur pour un enfant de mon âge. Mon père disait que c'était bien moins dur que la vie dans la mine. C'était un homme très pudique quant à la misère vécue. Il vient d'avoir treize ans quand les Uhlans de la mort entrent en Belgique, pillent, tuent, incendient des villages entiers. Ça va durer quatre ans. Il ne me parlera que très rarement de cette période. Sauf pour raconter quelques anecdotes drôles, ou leur peur à tous quand apparurent les premiers avions dans le ciel. Sauf pour dire "on a eu faim". Arrive un onze novembre. La vie reprend lentement. Il ne mange plus des rutabagas. Il y a eu des borgnes, des amputés, des gazés sur l'Yser. Il y a beaucoup de veuves. C'est maintenant un jeune adolescent. Certains samedis, il joue du violon dans les salles de cinéma pour accompagner les films muets. Il me parle de Max Senett, de Harold Lloyd, de Chaplin, bien sûr. Et de Buster Keaton.
Il a vingt-quatre ans. Il se marie.
mariage
Je n'ai découvert cette photo que bien longtemps après sa mort. Est-ce le fait des décors maladroitement peints et faussement luxueux, mais j'ai toujours trouvé cette photo d'une grande tristesse. La dame est assez jolie. Elle s'appelle Ninette. Je ne la connaîtrai jamais. Il y a un détail qui m'a toujours frappé: leurs mains. Celles de mon père sont de grosses "mains d'ouvrier". À peine un quart de siècle, mais déjà déformées. Celles de Ninette sont fines et semblent douces. Un tel mariage ne pouvait guère durer. Il ne durera pas...
La noce n'a pas l'air vraiment gaie. Peut-être attend-on le repas? Mais, que mangeait-on donc dans ce milieu le soir des épousailles? Je n'ai pas le menu des noces de mon père, mais bien celui de sa soeur, trois ans plus tard:
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Ce n'était pas vraiment Byzance...

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1926

Seraing1

C'est l'hiver. Comme souvent, en Belgique, il pleut. La Meuse est fatiguée. Les digues maladroites qui la soutiennent finissent par cêder. La Meuse se l!bère. Violemment. On vient juste de fêter l'an neuf... Bonne Année... Ce sont les plus grandes inondations qu'elle connaîtra au siècle dernier. Même le Roi viendra se joindre à la tristesse du peuple. Le peuple a encore huit ans avant de se joindre à la tristesse de la Reine au bas d'un rocher de Marche-les-Dames. C'était terrible, dira mon père, on devait prendre des barques pour aller dans la rue. Il y avait de l'eau partout. Et elle montait. Et elle montait. On arrête bien le feu. Pas l'eau...
Cette catastrophe naturelle a-t-elle poussé le jeune homme à quitter la ville aux crassiers et aux grandes usines? Je l'ignore. Comme j'ignore quelle propagande pouvait inciter les gens d'alors à rejoindre la colonie. Oui, peut-être, il y avait aussi des mines, mais à ciel ouvert. C'était comme un Eldorado. Un ouvrier y était nettement mieux payé qu'au fond des bures. On y était logé et meublé aux frais de l'employeur. C'était tentant. Il y en avait même qui y faisaient fortune... Même si on ne disait pas aux ouvriers que ces gens étaient déjà fortunés au départ.
Petit problème: à cet époque, il fallait s'engager pour un "terme" de trois ans sans congés, mais surtout sans femmes. Elles ne pouvaient accompagner leur mari durant ce premier long voyage. Elles ne pouvaient pas voter non plus, du reste.
Le 11 juillet 1926, probablement sur la table de la cuisine (si cuisine il y avait), une jeune dame met un enfant au monde. C'est une petite fille, elle s'appellera donc Hélène, comme sa grand-mère paternelle ainsi que le veut la tradition. C'est la première des trois enfants qu'aura mon père (sans compter, j'imagine, les inconnus qui durent parsemer ses trente années de célibat africain). Je ne l'ai jamais connue. Je lui avais écrit au début des années 1990, je n'ai jamais reçu de réponse. Elle vivait pourtant toujours.
Fin 1926. Alors qu'il n'est jamais allé plus loin que Namur, le jeune homme se rend à Anvers. Il est accompagné de ses parents, de sa femme, de sa petite fille. Ils passent la dernière nuit à l'hôtel. Son père est ivre, comme d'habitude. Ce n'est pas qu'il confonde l'évier avec les toilettes: il n'a jamais vu de toilettes de sa vie. De toute manière, sa femme est là pour réparer ses errances.
Le bateau attend les passagers. Je n'ai jamais eu de détails sur le départ. Il devait faire froid, brumeux et pluvieux. La vieille dame, la grosse Flamande a dû pleurer. Le jeune homme était son enfant préféré. Le vieux père alcoolique devait se demander où se trouvait l'estaminet le plus proche. La toute petite Hélène devait dormir.
Puis il y eut un grand bruit sourd de sirène...

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04 septembre 2006

Matadi

Le voyage prenait alors plus ou moins trois semaines. La même durée qu'aujourd'hui pour se rendre au Cap. Il fallait tout d'abord s'habituer au tangage, au roulis. Jusqu'alors, mon père n'avait jamais traversé que la Meuse d'une rive à l'autre sur une sorte de bac. Le passage dans le Golfe de Gascogne était réputé. Rares étaient les voyageurs qui prenaient le risque de manger. On portait le smoking dans les salons de première classe. Je ne sais pas ce que mon père portait. Il me disait souvent que le voyage était très lent. Puis, qu'au bout d'un long moment, on voyait surgir une montagne au milieu de la mer. Il faisait de grands gestes quand il racontait cela. Comme s'il voyait resurgir la montagne. C'était Ténérife. C'était une escale. Puis, il faisait de plus en plus chaud. Puis, un beau jour, on faisait un fête car on venait de passer l'équateur. Puis, cette nuit-là, on regardait le ciel. On se demandait si on n'avait pas un peu trop bu. La Grande Ourse n'était plus là. À sa place brillait une croix. Nyota. Et à côté de la Croix, une masse plus sombre que l'on appelle "le sac à charbon". Comme si même le ciel du sud devait rappeler leur passé aux mineurs. Tu vois, disait mon père, ce n'était plus le même ciel. Non, je ne voyais pas. Je l'écoutais me parler de la Voie lactée. Celle qu'on ne voit jamais dans la ville sans étoile qu'est Liège.
Quelles promesses, quelles images de paradis avaient donc pu pousser mon père jusque là? À quitter sa famille? Ce n'était tout de même pas ces cartes postales que tous les coloniaux d'alors possédaient et où l'on découvrait de jeunes nègresses nues, parfois scarifiées, promesses d'amours furtives et exotiques. Peut-être. Je ne sais pas. C'était surtout un salaire bien meilleur. Avec une maison, des meubles. La grande vie quoi. Assez pour patienter trois ans. Ou peut-être un peu plus (mon demi-frère naîtra à Léopoldville le 26 février 1931). Sortir la famille des corons. Quitter les bures. L'air enfumé de Seraing. Sinon faire fortune, au moins vivre en plein soleil. En pleine nature. Dans un pays, une dixième province lointaine où l'on construirait avenues somptueuses, maisons magnifiques et jardins de paradis.
Lorsque le bateau accosta au port de Matadi, voici la première image d'éden que mon père découvrit.
matadi


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